Krypta
Nouvelle
La mort est la seule réalité qu’il nous reste dans notre société télé-bonbon-proprette-sympa-sympa, aussi nous ferions mieux de la vénérer. Sexe sado-maso. Punk rock. — Acker, Sang et Stupre au lycée, p. 110
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Démarrage un peu compliqué ce matin. Grosse soirée hier. Je ne connaissais pas bien Sappho. On a bien accroché. On était bien défoncées toutes les deux. Mais cette chère Ariadne Chamboullet veillait sur nous. Elle nous a même ramenées à la maison.
Pendant le trajet en métro jusqu’au boulot je n’arrive pas à me sortir de la tête les événements du mois dernier, et le rôle qu’y a joué Ariadne Chamboullet.
J’étais en déplacement à Düsseldorf avec Nicolas, mon N+1, comme on dit. Grosse journée de réunion avec les clients. On dîne tranquille au restaurant de l’hôtel. Il me propose d’aller étudier le dossier pour les réunions du lendemain, dans sa chambre. Je ne me méfie absolument pas. Nicolas a toujours été nickel. Aucun geste ou propos déplacé en plus de deux ans de travail ensemble. Il m’offre un verre. Ça se fait dans ce genre de situation. Et je me réveille au milieu de la nuit, dans son lit. Je n’ai aucun souvenir de ce qu’il s’est passé depuis ma première gorgée de champagne. Lui fait comme si de rien n’était. Oui, on a couché ensemble. Il est 4 heures, tu peux rejoindre ta chambre.
Retour à Paris, la vie reprend comme s’il ne s’était rien passé. J’en parle quelques jours plus tard à Ariadne Chamboullet. Une semaine après, Nicolas meurt de façon mystérieuse. Il est tombé de la fenêtre de sa chambre d’hôtel à Londres. Il n’était pas seul et il y avait de la coke plein sa piaule.
Ariadne Chamboullet est derrière ça, ça ne fait aucun doute. Je ne pensais pas qu’elle y irait aussi fort.
Je l’appelle, on se donne rendez-vous le soir même. Elle me parle de ce qu’elle appelle l’Organisation. Un groupe informel, anonyme, qui ne revendique aucune action publiquement, qui n’existe pas officiellement. Son projet est de veiller sur les violences faites aux femmes. Lorsque c’est possible, l’Organisation fait le ménage, brutalement, définitivement.
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Depuis la vie a repris son cours. J’ai changé de chef, c’est tout.
Ce soir, comme d’habitude, je suis rentrée à la maison en sortant du boulot. Lecture, un repas préparé par mes soins. Malgré mes horaires de travail déments, je m’astreins à me nourrir de choses que je prépare moi-même. Donc, soirée de mémé ce soir, comme la plupart des soirs.
Cependant, ce n’est pas tous les soirs comme ça. Quand on a fait une belle fusion au boulot, bien mis à la porte des dizaines de salariés. Le vernis craque, je ne peux pas aller me coucher avec une putain de verveine menthe. J’ai envie de tout foutre en l’air, de tout casser. J’ai envie de balancer toute la merde que provoquent les beaux projets que je participe à construire. Je deviens alors nihiliste, les actions ponctuelles ne changeront rien. Je pourrais sur un projet donné, tout foutre en l’air. J’ai suffisamment d’informations sous le bras pour foutre le bordel dans mon carnet de clients.
Mais ce n’est pas l’objet de l’Organisation. Ariadne me fait remarquer que rien ne nous empêche de lancer des opérations en free-lance. “Foutre le bordel”, on avait toutes les deux le même mot d’ordre. Pour l’Organisation le but est d’insécuriser tous ceux qui s’imaginent pouvoir s’attaquer aux femmes en toute impunité. Quand on est pas dans le champ, on peut toujours faire fuiter des informations sensibles, anonymement et regarder les encravatés se dépatouiller sur le tas de merde qu’ils ont sous les pieds. Pour ça, c’est plus facile d’être à l’intérieur, de lâcher des bombes et de passer en mode furtif. Sous les radars. Être là où les informations circulent, mais pas dans les instances où se prennent les décisions. Et de temps en temps mettre un peu de désordre là-dedans. De toute façon ça ne sert à rien d’essayer de faire comprendre aux décideurs que leur action est nocive. La seule possibilité est la démonstration, une fois au grand jour, vos agissements écœurent la majorité. Il faut les mettre devant le fait accompli et les regarder se chier dessus. Ils feront peut-être plus attention la prochaine fois. Ils auront une idée des conséquences. Mais je n’ai aucun doute, la réserve d’imbéciles prêts à prendre la place de ceux qui ont été pris le doigt dans le pot de confiture est quasiment infinie. Si ça marche pas cette fois-ci, on remettra ça.
Mais, souvent c’est trop dur. Quand 500 personnes ont été mises au chômage — mes parents, ma sœur, mon frère. Alors ça déborde. J’ai besoin de trouver un moyen de décharger cette tension, toute cette frustration. Il faut que je fasse savoir au monde que ce que je veux c’est tout péter. Je deviens alors Krypta la punk. Pas la punk à chien, la punk à la Ramones, Krypta is a punk rocker, Now I Wanna Sniff Some Glue. Décadente, nihiliste. Cela va évidemment avec un état mental modifié. Modifié mais pas dégradé. La coke, l’alcool. Il faut que le monde tourne, qu’on accepte, qu’on provoque “un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens”.
Pourquoi je reste dans ce milieu qui me dégoûte autant ? Parce que je ne sais rien faire d’autre, parce que je ne crois plus au grand soir. Parce que j’ai un beau chèque à la fin du mois aussi. Parce que si je fais pas le taff quelqu’un d’autre le fera à ma place.
Autobiographie de Krypta
Depuis toujours ceux qui avaient du fric se sont goinfrés, voyages, avion, climatisation… Maintenant que toutes ces choses deviennent accessibles au plus grand nombre le dérèglement climatique nous tombe dessus. Ce n’est plus éthique de vivre comme dans les années 80. Est un salop celui qui part en vacances 3 fois par an en avion. Si l’on ajoute à ça que le temps des pauvres ne vaut rien. Ils peuvent attendre pour avoir accès à leurs droits. Ils font la queue, ça fait partie de leur quotidien. A contrario, il y a ceux qui “n’ont pas que ça à faire”. Les décideurs, les entrepreneurs et autres nantis.
J’ai décidé de faire partie de ce second groupe. Et ça ne date pas d’hier. Bonne élève, fille de profs. Ma vie était toute tracée. Je l’ai suivie bien sagement. Toujours première de la classe. Lycée, prépa HEC, HEC. Plus du droit. Une belle ligne droite. À partir de la prépa, je n’ai été entourée que de connards. Pas le choix que de trouver des échappatoires. J’étais arrivée à Paris. L’éventail des possibles s’était déployé. Forte en thème la journée, dans la fange passé 22 heures.
J’ai commencé à lire Burroughs, Lautréamont, Debord. Ils n’étaient pas au programme de la prépa !
La fange n’était pas peuplée que d’intellectuels. Il y avait du bourrin. Il fallait faire gaffe à son cul. Au sens figuré et bien souvent au sens propre. J’y ai aussi découvert la dope. Bien pratique pour être en cours le matin après une nuit déjantée. Se réveiller à 7 heures dans un squat et être pimpante à 8 heures 30 à Louis-le-Grand. Un petit coup de fouet chimique s’impose.
Pas question que je reste mariner en squats et boulot de merde. Je voulais du fric. Donc une fois mes diplômes en poche, j’ai vendu mon âme au diable. Je me suis fait embaucher dans un gros cabinet de fusion-acquisition. Ici on ne parle pas en k€, on parle en millions. Moi ça me préserve. Mon compte en banque déborde.
Côté affectif, côté cul. J’ai un peu de mal à faire la différence entre les deux. L’homogamie n’étant pas mon dada, le sex-appeal de mes collègues et de mes relations professionnelles me laisse de glace. Dans leur immense majorité, ce sont des abrutis. Leur objectif, une bobonne à la maison et une soirée pute et cocaïne par semaine. Sans éveiller trop les soupçons de madame.
Donc très peu pour moi, merci. Quand il y en a un qui sort du lot, il ne reste pas longtemps. Donc semi-désert affectif depuis des lustres.
Et puis j’ai rencontré Ariadne et sa troupe. Sa troupe plutôt orientée gouines. Les hommes ont eu beau me gonfler depuis longtemps, depuis toujours, je reste désespérément hétéro.
Pas par conviction politique, pas par militantisme. Non, parce que je n’ai qu’une vie. Évidemment tout cela est théorique. Je ne parviens pas toujours à me soustraire à quelques ressauts de conscience et d’éthique.
Mais le maître mot reste “allez tous vous faire foutre”.