Ravalement de façade
Je n’en peux plus de cet immeuble. Impossible d’entrer, de sortir, d’accueillir quelqu’un sans que ça fasse la une de la gazette du rez-de-chaussée. Ça peut avoir des bons côtés. Sortir quand j’entends Madame œil derrière le judas faire couler de l’eau dans la salle de bains. Je sors. Quelle jouissance de foutre en l’air tout son registre.
— Celui-ci est rentré deux fois sans sortir, Impossible de faire entrer ça dans les cases.
Donc, je vis ici, au deuxième étage et à part faire tourner en bourrique la concierge autoproclamée, je n’y fais pas grand-chose. Dormir, un café le matin avant de partir et c’est à peu près tout. Le mobilier est à l’avenant. Rien ou presque. Un lit, une malle pour les vêtements, une cafetière et deux ou trois tasses. Ma vie se déroule ailleurs. Pas question de laisser le moindre indice ici. Il y a aussi mes longues absences. Plusieurs par mois parfois. Même la boîte aux lettres ne laisse rien fuiter.
N°21 - 2ème étage gauche
D’ailleurs, toi qui me lis, ne t’attends pas à en savoir plus. Mystère, timidité, dissimulation. Peu importe. Je ne suis qu’un passant. Je partirais, sûrement du jour au lendemain, sans laisser de trace. Je resterais lui, il, celui du 2ème, le cinglé. Ça me va.
Quel est le connard qui a mis cette lettre dans ma boite. Comment peut-on n’avoir que ça à foutre. J’ai croisé le boulanger en récupérant mon courrier. Il avait visiblement envie de parler, une première. Il m’arrive de lui prendre une baguette et des croissants quand j’ai quelqu’un au petit déjeuner. Ah oui, je vous avais pas dit, il m’arrive de ne pas passer la nuit seul. C’est peut-être ce qui l’a dérangé ce con de corbeau.
Enfin, j’en étais au boulanger. Il a un peu ramé pour lancer la conversation. Suite à une réponse laconique sur la météo, il s’engage sur la convivialité résidentielle.
— On vous voit pas beaucoup dans l’immeuble. Trop de gens bizarres peut être ?
— Vous savez, moi, tant qu’on me fout la paix. Jusqu’à maintenant ça allait. Enfin, ça va.
— Ça vous embête que je vous pose ces questions ?
— Non, pas de soucis, mais il va falloir que j’y aille.
— Bonne journée
— Bonne journée
Il a essayé de me sortir les vers du nez ce fouinard. S’il m’a parlé ce matin c’est qu’il aurait bien aimé avoir quelques infos.
En remontant, j’ai ouvert ce courrier sans timbre, ni adresse, ni destinataire. Un courrier de menace anonyme. C’est donc de ça qu’il voulait parler. Ça ne risquait pas d’arriver. Même maintenant que je suis au fait, je ne vois pas ce que j’aurais pu lui dire.
— Vous aussi vous en avez reçu une ?
Ou plus subtilement
— Tiens, j’ai du courrier ce matin, c’est pas tous les jours. Les gens ne s’écrivent plus avec ce satané Internet
Un cambriolage, il ne manquait plus que ça. Je ne suis pas très inquiet. Chez moi, il n’y a rien. Rien à découvrir non plus, pas de secret caché. En tout cas, ça met de l’animation. Il y a du monde partout ce soir. Dans les escaliers, sur les paliers. Jamais vu autant d’animation.
Je me fraye un passage jusqu’à ma porte croyant échapper aux tentatives de mes voisins. Aucun qui n’a essayé de m’interpeller.
J’arrive devant ma porte, sors mes clés, c’est ouvert. Il peut m’arriver d’oublier de fermer mais c’est plutôt rare. Je ne reste pas longtemps à tenter de reconstituer la scène de mon départ matinal et entre. Je pose mon cartable à droite, le long du mur. Ma veste sur le perroquet. C’est le silence soudain qui m’a arrêté dans mon rituel.
Dans mon salon, habituellement vide, quatre gars installés à jouer aux cartes. Bouteilles de whisky, cendriers débordants, chacun son tas de jetons devant lui. Demi tour immédiat, je ne peux pas être chez moi. La pochette de l’album des Who, refermant chacun leur braguette après avoir laissé leur trace sur le bloc de béton me laisse pantois.
Je suis à la maison.
Je me retourne à nouveau
— Qu’est-ce que vous foutez là ?
— Tu vois bien, on tape le carton. On t’attendait d’ailleurs. On s’est fait un poker en attendant. On va maintenant pouvoir passer aux choses sérieuses. Le tarot c’est plus marrant à cinq.
Ce con de Laurent m’a fait une surprise. Transformer mon appartement en tripot. Il était bien tombé. Le jour du grand merdier dans l’immeuble. J’ai pas bien compris ce qu’il s’est passé. Apparemment il y a eu une réunion de la copropriété. N’étant que locataire, je n’y étais pas convié. Ça a été le grand déballage. Les momies sortaient des placards et déambulaient dans les couloirs. Les enfants adultérins s’extrayaient de leurs berceaux, les épouses trompées de leur silence et les maris volages avaient largement perdu de leur superbe. Le chaos.
Pour fêter ça, j’ai appelé ce con de Laurent. Ce soir le tripot serait dans le hall d’entrée. Les trois quarts des habitants s’étaient claquemurés chez eux. Pas grand risque qu’ils viennent troubler la fête. Donc ce serait cigarettes, whisky et petites pépées jusqu’au petit matin. De fait, les esprits chagrins ne se sont pas montrés. Quelques habitants, finalement pas très préoccupés par l’épopée sordide des habitants historiques, nous ont rejoints. Tout le monde semblait avoir oublié que demain il y avait école. Au petit matin, Laurent avait plumé tous ces amateurs. Bienheureux ceux qui s’étaient encanaillés avec juste quelques euros en poches. Les autres en seraient quittes pour se nourrir de pâtes au beurre pendant quelques semaines.
Finalement assez marrant cet immeuble. Une bombe à retardement, prête à exploser à n’importe quel moment.