Putain
Monologue
Ma lecture n’est jamais un moment isolé. C’est toujours une succession d’instants volés. Longtemps, je crois avoir lu en diagonale. Ou plutôt en aller-retour. À la fin de la page, du chapitre, je m’aperçois que je n’y étais pas du tout, aucun souvenir, impossible de raccrocher avec la suite. En revenant en arrière, on s’en sort toujours. Ou alors on laisse tomber. Pas pour moi celui-là.
Puis j’ai commencé à écrire moi-même. Des phrases courtes, des phrases sans verbe. Et puis il y eut Putain. Comment fait-elle pour, dans une unique phrase, passer de son enfance à sa vie d’étudiante et de prostituée ? Impossible de revenir en arrière si on est parti ailleurs. D’ailleurs, revenir où ? Obligation de se coltiner tout le chapitre ou de reprendre à l’envers et rechercher le dernier point. Pour généralement s’apercevoir que ce n’est pas le bon. Alors de guerre lasse on reprend tout le chapitre. On revoit passer tous ces moments sordides. Les souvenirs de cette mère apathique, de ce père dévot qui fréquentait assidûment ses consœurs du passé.
Pourquoi s’oblige-t-elle à engendrer ce torrent boueux avec ses effluves pestilentielles de stupre, de sexe tarifé, de mensonge, de faire semblant ?
Pourquoi me dis-je qu’elle s’oblige ? Ce torrent, il ne fait que se déverser. Elle n’est pas comme moi à tenter de ciseler, de ne pas décrire, juste montrer. Elle vomit ce flot, comme un réflexe. Je ne le supporte que rarement jusqu’au bout. Trop long, trop sale. Alors je reprends depuis le début en ne faisant qu’effleurer ce que j’ai déjà lu. Je récupère le flux, la nausée est en partie incorporée. Cette fois peut-être, j’irai jusqu’au bout.
Nelly Arcan. Putain. Seuil, 2001