Bagdad Café
Récit
J’arrive au Bagdad Café avec une bonne heure d’avance. Rien à voir avec un repaire de vétérans comme aurait pu me laisser penser le nom du lieu. Je rentre, la brise glaciale s’arrête brutalement et avec elle les odeurs de la rue, la friture, les émanations métalliques des bouches de métro, le caramel écœurant des vendeurs de confiseries en tout genre. Il fait chaud, ce qui contraste avec le froid glacial de la Grande Pomme en cette saison. D’abord c’est le café qui domine. Pas l’expresso, le grain juste moulu mais la cafetière qui attend et ses relents de recuit. Une fois installée, je suis en Allemagne ou presque. Les plateaux passant à proximité embaument la cannelle, l’anis, les agrumes et d’autres parfums plus ou moins identifiables. La patronne ressemble au personnage du film dont l’endroit porte le nom. Aucun doute, elle est bavaroise. Sa tenue le confirme. La carte est à l’avenant, exclusivement des spécialités germaniques. Par contre, Jane n’est pas encore là, aucun T-Shirt Riot Grrrl à l’horizon pour l’instant.
Jane arrive à 7 heures pile. Je lui fais signe. Elle m’a déjà repérée. Aucun mot n’est échangé. Le câlin promis est immédiat. J’ai pleuré beaucoup, longtemps. Un océan de larmes. Dans la bulle mouillée et salée que nous constituons, se mêle bientôt l’odeur de mon khôl désagrégé par les larmes et la chaleur. Une odeur de cire tiède, de crayon fraîchement taillé, d’encre de Chine. Ça dure longtemps. Suffisamment pour que j’expulse provisoirement toute la rage et la douleur enfermées depuis des mois, des années. Aucun bruit de l’extérieur ne me parvient plus. Juste mes sanglots. Jane ne dit rien, elle m’enlace, me contient. Je suis protégée.